Reçu par les autorités de la transition burkinabè à l’occasion des célébrations de la Révolution progressiste popula ire, le militant camerounais Claude Wilfried Ekanga a défendu une vision de la souveraineté fondée sur la maîtrise du récit, l’indépendance économique et la rupture avec les discours dominants. Mais son soutien affiché au pouvoir d’Ibrahim Traoré, alors qu’il combat l’autoritarisme et la présidence prolongée de Paul Biya au Cameroun, soulève une question politique centrale : jusqu’où le combat panafricaniste peut-il s’accommoder des exigences démocratiques ?
À Ouagadougou, Claude Wilfried Ekanga n’est pas venu seulement partager des convictions. Le politologue et essayiste camerounais, militant du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto, a livré une lecture politique de la communication, de l’histoire et des rapports de pouvoir en Afrique. Devant des responsables officiels et un public burkinabè, il a présenté la bataille des idées comme un enjeu déterminant pour les peuples qui revendiquent leur souveraineté.
En exil en Europe, cet opposant à Paul Biya affiche un soutien assumé aux autorités burkinabè issues du renversement du président élu Roch Marc Christian Kaboré en janvier 2022, puis de la prise de pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en septembre de la même année. Son séjour remet ainsi au premier plan une tension qui traverse une partie des discours panafricanistes contemporains : la dénonciation de l’autoritarisme dans certains contextes coexiste parfois avec une indulgence envers des pouvoirs militaires présentés comme porteurs de souveraineté.
La communication, un instrument de souveraineté
Pour Ekanga, l’Afrique doit reprendre la maîtrise de son récit. « Nous sommes dans une guerre communicationnelle. C’est une guerre de la parole, du verbe », a-t-il affirmé, insistant sur la capacité des discours à construire des représentations, à légitimer des politiques ou à délégitimer des adversaires.
L’essayiste estime que la communication a longtemps participé aux rapports de domination, notamment à travers des discours religieux, coloniaux et politiques qui ont contribué à justifier l’esclavage et la colonisation. Il cite notamment Louis XIV, traditionnellement surnommé le « Roi-Soleil », qu’il qualifie, du point de vue des peuples dominés, de « roi des ténèbres ».
Derrière cette formule provocatrice, son propos invite à réexaminer les récits historiques transmis aux jeunes générations africaines. Il défend une conception de la civilisation fondée sur l’égalité, le respect mutuel et la considération, plutôt que sur la hiérarchie entre les peuples.
Cette lecture conduit Ekanga à accorder une importance particulière aux médias publics et à la circulation de l’information en période de crise. Selon lui, la première victime d’un conflit est souvent la vérité, ce qui impose aux sociétés africaines de confronter les informations reçues et de produire leurs propres analyses. Une exigence de souveraineté intellectuelle qui suppose toutefois de soumettre aussi les discours nationaux à la vérification des faits.
Ibrahim Traoré, figure d’une révolution pédagogique
C’est dans cette logique qu’il inscrit son appréciation de la Révolution progressiste populaire au Burkina Faso. Ekanga présente Ibrahim Traoré comme un dirigeant qui cherche à expliquer ses décisions et à leur donner une portée pédagogique.
Il prend pour exemple l’industrie textile et la transformation locale du coton. Pour lui, l’enjeu consiste à faire comprendre aux producteurs que la souveraineté économique ne se limite pas à disposer de matières premières : elle suppose également de maîtriser les étapes de transformation et de commercialisation.
« Nous avons la matière première et la matière grise. Nous devons être au début et à la fin de la chaîne », a-t-il soutenu.
Cette vision s’inscrit dans une critique plus large de la dépendance économique et des interventions occidentales, qu’il illustre par les cas de la Libye et de l’Irak. Il reproche aux puissances étrangères d’avoir parfois mobilisé les arguments de la démocratie et des droits de l’homme pour justifier des interventions dont les conséquences ont été dévastatrices.
L’essayiste va jusqu’à présenter le capitaine Ibrahim Traoré comme « le plus grand enseignant de la République du Faso ». Une appréciation qui relève de son jugement politique et témoigne de la proximité idéologique qu’il revendique avec le pouvoir burkinabè. Elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu d’évaluation indépendante des résultats de la transition.
De même, lorsqu’il conteste les affirmations faisant état d’un contrôle de 80 % du territoire burkinabè par les groupes armés, Ekanga s’appuie notamment sur la tenue d’activités publiques dans plusieurs villes. Or, la possibilité d’organiser des événements dans certains lieux ne suffit pas, à elle seule, à établir le niveau de contrôle territorial ou la situation sécuritaire de l’ensemble du pays. La question exige des données indépendantes, précises et actualisées.
Le paradoxe démocratique au cœur de son engagement
C’est précisément ici que se situe la principale interrogation suscitée par le parcours et les prises de position de Claude Wilfried Ekanga.
Au Cameroun, il combat la prolongation du pouvoir de Paul Biya et dénonce les pratiques qu’il considère comme autoritaires. Son engagement au sein du MRC l’inscrit dans une opposition qui revendique une évolution politique et démocratique. Pourtant, il exprime parallèlement son soutien à des autorités militaires arrivées au pouvoir par des coups d’État et qui ont suspendu le cadre institutionnel issu des précédentes élections.
Cette différence de traitement pose une question de cohérence politique : la souveraineté nationale suffit-elle à légitimer un pouvoir, indépendamment de son mode d’accession, de ses mécanismes de contrôle et de ses garanties en matière de libertés publiques ?
Pour les défenseurs d’une lecture souverainiste, les transitions militaires sahéliennes peuvent être présentées comme une rupture avec des systèmes politiques jugés dépendants de puissances étrangères. Mais cette justification ne règle pas, à elle seule, la question de la légitimité démocratique, de la responsabilité des dirigeants ni des conditions du retour à un ordre constitutionnel.
Il importe donc de distinguer deux débats souvent confondus : celui de l’autonomie des États africains face aux influences extérieures et celui des droits politiques des citoyens à l’intérieur de ces États. Défendre le premier n’oblige pas à renoncer au second.
L’énigme de « l’albinos noir »
Le séjour d’Ekanga à Ouagadougou a également relancé les spéculations autour d’une formule attribuée à Ibrahim Traoré en septembre 2025 : « Bientôt, nous parlerons d’un albinos noir. »
La référence intrigue d’autant plus que Claude Wilfried Ekanga est atteint d’albinisme et qu’il affiche une proximité politique avec les autorités burkinabè. Certains internautes ont ainsi rapproché la formule de son arrivée au Burkina Faso.
Toutefois, aucun élément présenté ne permet d’établir que le président burkinabè faisait référence à Ekanga. L’assimilation demeure une hypothèse alimentée par une coïncidence symbolique, et non un fait démontré.
Au-delà de cette spéculation, l’épisode illustre la place prise par les symboles et les interprétations dans les affrontements politiques contemporains. Il rappelle aussi la nécessité de distinguer les faits établis, les déclarations publiques et les lectures proposées par les commentateurs.
La souveraineté peut-elle se passer de démocratie ?
Le passage de Claude Wilfried Ekanga au Burkina Faso met en lumière les tensions qui traversent le panafricanisme politique. Son discours insiste sur la maîtrise du récit historique, l’indépendance économique et le rejet des rapports de domination. Ces thèmes occupent une place importante dans les débats sur l’avenir du continent.
Mais la question demeure entière : une souveraineté qui ne s’accompagne pas de garanties démocratiques peut-elle répondre durablement aux aspirations des populations ?
Le combat contre la dépendance extérieure et celui pour les libertés politiques ne sont pas nécessairement incompatibles. Ils peuvent même se renforcer mutuellement lorsque les citoyens disposent des moyens de contrôler l’action publique, de contester les décisions et de participer librement à la vie politique.
C’est à cette aune que les positions d’Ekanga méritent d’être examinées. Son séjour à Ouagadougou ne permet pas, à lui seul, de trancher le débat sur la cohérence de son engagement. Il en révèle cependant un enjeu essentiel : la souveraineté africaine ne se mesure pas seulement à la capacité de résister aux influences extérieures, mais aussi à la place accordée aux citoyens dans la définition et le contrôle du pouvoir.







