Trente-neuf ans après l’assassinat de Thomas Sankara, Jean-Luc Mélenchon s’est recueilli, le 15 octobre 2026, au mémorial dédié à l’ancien président burkinabè. Accompagné de Mathilde Panot et de Bastien Lachaud, le dirigeant de La France insoumise a salué l’audace révolutionnaire du « père de la révolution burkinabè », tout en faisant de son héritage une source de réflexion sur l’écologie, la souveraineté alimentaire et l’émancipation des peuples.
« On peut assassiner un homme, jamais une idée dont le peuple s’empare. » À Ouagadougou, cette formule a donné le ton de l’hommage rendu par Jean-Luc Mélenchon à Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987. Devant le mémorial consacré à l’ancien dirigeant burkinabè, le responsable politique français a défendu une mémoire qui, selon lui, dépasse le souvenir historique pour nourrir les combats contemporains.
Ce déplacement, effectué avec Mathilde Panot et Bastien Lachaud, s’inscrit dans une démarche politique engagée plusieurs années auparavant. Mélenchon a rappelé qu’une motion portée par Mathilde Panot, au début du mandat du groupe parlementaire insoumis, visait à obtenir des éclaircissements sur les circonstances de l’assassinat de Sankara et de ses compagnons.
Mais au-delà de cette initiative, le voyage à Ouagadougou se veut aussi une rencontre avec un héritage révolutionnaire dont le dirigeant français revendique la portée universelle. « Nous sommes venus apprendre, pas donner de leçons », a-t-il affirmé, en prenant ses distances avec une posture qu’il juge trop souvent présente dans les relations entre Européens et Africains.
L’insoumission, une réponse à la résignation
Pour Jean-Luc Mélenchon, Thomas Sankara incarne avant tout le refus de considérer les difficultés comme une fatalité. Il définit l’insoumission non comme une volonté de désordre permanent, mais comme le refus de se soumettre à une situation jugée injuste ou impossible à transformer.
L’ancien président burkinabè, rappelle-t-il, a entrepris de profondes transformations dans un pays confronté à la pauvreté, à la sécheresse et à la dépendance alimentaire. Le défi était considérable : améliorer les conditions de vie, renforcer l’autonomie nationale et remettre en question des rapports sociaux profondément enracinés.
Mélenchon insiste également sur la place accordée par Sankara à l’émancipation des femmes. Dans le contexte des années 1980, estime-t-il, cette orientation témoignait d’une volonté de faire de l’égalité un élément constitutif du projet révolutionnaire, plutôt qu’un objectif secondaire.
L’hommage ne se limite donc pas à célébrer une figure historique. Il vise à rappeler qu’une volonté politique peut contribuer à modifier les rapports sociaux et à ouvrir des perspectives nouvelles, même dans un environnement marqué par de fortes contraintes.
De la révolution burkinabè à la Révolution française
Pour illustrer la portée de cette expérience, le leader insoumis établit un parallèle avec la Révolution française. Il évoque notamment les années 1789-1793, période particulièrement intense de transformation politique, dont les idéaux continuent, selon lui, d’alimenter la réflexion sur la République.
La comparaison vise à souligner qu’une séquence révolutionnaire ne se mesure pas uniquement à sa durée ni à son issue immédiate. Les idées qu’elle fait émerger peuvent survivre aux dirigeants qui les ont portées et continuer d’interroger les sociétés longtemps après la disparition de leurs initiateurs.
Dans cette perspective, la mort de Sankara ne saurait, selon Mélenchon, réduire son héritage à une époque révolue. « Nous ne sommes donc pas venus pour chanter les mélopées de la nostalgie », explique-t-il en substance : il s’agit plutôt de tirer des enseignements de son action pour penser les défis actuels.
Cette lecture confère à l’hommage une dimension politique assumée. Sankara devient une référence pour ceux qui entendent contester l’ordre établi et défendre la possibilité d’une transformation collective.
L’écologie et la souveraineté alimentaire au cœur de l’héritage
L’un des axes majeurs du discours concerne l’écologie. Jean-Luc Mélenchon attribue à Thomas Sankara une compréhension précoce des liens entre les activités humaines, les déséquilibres environnementaux et les conditions de vie des populations.
Il met notamment en avant les initiatives de reboisement et la création de la bande verte, présentées comme des exemples d’action concrète face aux contraintes climatiques. À travers ces mesures, il voit une conception de l’écologie qui ne se limite pas à la protection de la nature, mais touche aussi à l’organisation économique et à l’autonomie des communautés.
Cette lecture trouve un prolongement dans son interpellation de la France sur la souveraineté alimentaire. Prenant l’exemple du contenu de l’assiette des Français, il dénonce la dépendance aux marchés mondiaux et appelle à s’interroger sur la capacité du pays à maîtriser sa production agricole et son approvisionnement.
Le parallèle avec le Burkina Faso de Sankara permet ainsi au responsable français de déplacer le regard : les questions de souveraineté ne concernent pas uniquement les pays en développement. Elles interrogent également les économies industrialisées, leurs choix de production et leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement internationales.
En valorisant l’expérience burkinabè, Mélenchon défend l’idée que certaines réponses aux crises contemporaines peuvent émerger de trajectoires politiques longtemps marginalisées dans les débats internationaux.
Un hommage qui interroge les rapports entre l’Afrique et l’Europe
La déclaration selon laquelle la délégation française est venue « apprendre » plutôt que donner des leçons constitue un autre élément significatif de cette visite. Elle exprime une volonté de reconnaître aux expériences africaines une capacité à produire des idées et des solutions susceptibles d’inspirer d’autres sociétés.
Cette posture prend une résonance particulière dans un contexte où les relations entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales demeurent traversées par des débats sur la souveraineté, la coopération et les formes de dépendance.
Mélenchon affirme par ailleurs ne pas vouloir s’immiscer dans la politique intérieure burkinabè. Il relève néanmoins des proximités entre les aspirations du mouvement français insoumis et celles du Balai citoyen, mouvement burkinabè associé aux mobilisations citoyennes et à l’héritage sankariste.
Cette convergence revendiquée témoigne de la dimension internationale qu’il souhaite donner à certains combats : la souveraineté populaire, la justice sociale et le refus de la résignation.
« Le futur, c’est ce que nous allons faire »
En conclusion, Jean-Luc Mélenchon reprend une idée attribuée au philosophe Gaston Bachelard : « Le futur, ce n’est pas ce qui va arriver. Le futur, c’est ce que nous allons faire. »
La formule résume le sens qu’il donne à sa visite. La mémoire de Thomas Sankara ne devrait pas, selon cette interprétation, enfermer son héritage dans la commémoration annuelle de sa mort. Elle doit plutôt inciter les générations actuelles à examiner les choix économiques, sociaux et politiques qui déterminent leur avenir.
Trente-neuf ans après l’assassinat du dirigeant burkinabè, cet hommage rappelle la persistance de son influence dans certains courants politiques africains et internationaux. Il révèle aussi la volonté de Mélenchon de mobiliser cette référence pour défendre ses propres orientations en matière d’écologie, de souveraineté et d’émancipation.
Reste une question essentielle : comment transformer cet héritage symbolique en réponses concrètes aux défis contemporains ? C’est précisément sur ce terrain que la mémoire de Sankara conserve sa portée politique, en confrontant les discours sur l’émancipation aux exigences de l’action.
Dina Light







